L’Amazone, le fleuve-aorte - 1


h1 Mercredi 3 février 2010

1 - Iquitos

Notre planète compte quelques absolus où l’on peut aller se perdre, au sens propre comme au sens figuré: sur les flots d’un océan, dans un désert de sable, de sel ou de glace, et enfin au cœur d’une jungle profonde. Avec son immense mais fragile richesse, la jungle amazonienne est sans doute le plus emblématique de tous les écosystèmes terrestres en danger.

C’est dans cet univers végétal, où l’être humain occupe à la fois si peu d’espace, mais où ses actions ont paradoxalement tellement d’impact, que je vous invite à me suivre quelques jours.
Depuis Lima, le saut au dessus des Andes, qu’il soit fait en bus ou en avion, est le premier pas à franchir pour atteindre l’Amazonie. Cette fois c’est vers le nord-est du Pérou que nous partons et, dès la cordillère franchie, on peut voir par le hublot l’immensité de la forêt venant butter contre le flanc oriental andin.

Ensuite, c’est à perte de vue un océan vert que l’on survole et le regard se noie dans ce manteau quasiment sans pli, d’un émeraude profond. Comment imaginer que sous cette couverture veloutée, tant de vie pulse et s’ébat, qu’un monde en parfait équilibre vit, à chacun de ses étages végétaux, vit en symbiose ou en parasite, vit de toutes ses forces, se reproduit et produit, des semences, de l’oxygène et des essences, vit encore même en pourrissant, devenant humus, alimentant le cycle rapide de la terre tropicale et l’écho système terrestre.

Comme des traits de pinceaux sinueux sur la toile verte, apparaissent des rivières aux tons allant du jaune laiteux au brun chocolat, selon les alluvions drainées. Peu à peu, c’est un réseau de dizaines de cours d’eau qui nervure la forêt, la faisant ressembler à une gigantesque feuille d’arbre. Et puis, comme deux colosses, formidables et imposants, apparaissent deux fleuves, le Marañon et l’Ucayali. L’un est brun comme un chocolat belge, l’autre est beige comme un café au lait. Tout deux ont parcouru des milliers de kilomètres et traversé les reliefs les plus accidentés. L’un a baigné les pieds du Machu Picchu, - il s’appelait alors “Urubamba” - l’autre creuse, depuis des millénaires, le profond sillon inter andin qui traverse les cordillères occidentales et centrales du nord du Pérou. Sous mes yeux ils se joignaient en une sensuelle étreinte, tout en arabesques…c’est de leurs amours que naît un géant: l’Amazone.

Notre vol a amorcé sa descente. Nous avions quitté Lima une heure quarante minutes plus tôt et nous nous posions à Iquitos, la capitale du Loreto, le plus étendu des départements du Pérou.

Avec ses 400.000 habitants, Iquitos est un paradoxe: au beau milieu du plus grand poumon de la planète on se retrouve dans une ville envahie de “moto-taxis” pétaradants; une ruche, peuplée de “trois roues”, et pourtant sans aucune liaison terrestre avec le reste du monde. Comme une île, Iquitos n’est en effet accessible que par la voie des airs ou des eaux.
Agitée, encombrée, bruyante, Iquitos est aussi tout à fait pittoresque. Est-ce la chaleur ou la proximité du Brésil qui donne aux gens cette bonne humeur, cet accent chantant et rieur, ce sourire facile, cette sensualité à fleur de peau ?

Les heures de gloire de l’ancienne capitale du caoutchouc ont fait place à une ville à l’ambiance unique, très décalée avec le reste du pays. Le boom de l’Hévéa des années 1900 avait fait des fortunes puis entraîné des ruines. Dans le centre, on capte un peu partout cette empreinte de grandeur et décadence. Envahies de câbles électriques et d’enseignes bigarrées, les anciennes façades d’azulejos, importés jadis à grands frais depuis le Brésil, montrent ce qui reste de leur gloire d’antan, et la Maison Eiffel, amenée par bateau en pièces détachées, vieillit sans gloire, un peu dissonante, sur un coin de la Plaza de Armas.

Au détour de la place, le quadrillage régulier des rues fait place au “malecon” (la digue) et l’horizon s’ouvre largement sur un bras du fleuve. On se souvient alors de la position singulière de la ville, cernée d’eau et de jungle, sur des centaines de kilomètres à la ronde. Vers le sud, le quartier de Belem laisse voir des centaines de maisons sur pilotis qui ont envahi les berges et débordent largement sur l’eau.

Selon les saisons et les crues, c’est un quartier de maisons de bois sur pilotis, que l’on parcourt à pied ou en pirogue puisque l’eau peut monter de 4 à 6 mètres en saison des pluies.
Plus loin encore, posées sur l’eau, des milliers d’habitations complètement flottantes composent un dédale lacustre où la pirogue et la rame sont indispensables.

Ici l’eau est partout. Elle est l’élément majeur qui fait partie du quotidien. On s’y lave comme on y lave son linge. L’eau remplace tout simplement la terre, durant cinq mois de l’année. Les gens qui vivent ici en retirent d’ailleurs une attitude aquatique, quelque chose de lent et de doux habitent leurs gestes.

Un peu plus en aval par contre, le port bouillonne d’activités et il faut aller goûter à ce chassé-croisé, d’humains et de marchandises, qui s’en vont ou s’en viennent, mêlant destins et destinations. Des tonnes de fruits verts, d’huiles brutes et de troncs d’arbres, juste dégrossis ou déjà débités en planches, sont en partance vers les quatre coins du monde. Ils croisent d’énormes barges plus ou moins rouillées, venues de Puccalpa ou de Yurimagua, ou encore de Tabatinga au Brésil, juste là, à deux jours de navigation.

En suivant la large promenade du malecon bordé de maison carrelées envahies de mousses, on finit par se retrouver dans le haut de Belem, dominé par son extraordinaire marché. On est tout de suite emporté dans un éventail d’odeurs, de mets, d’herbes et de denrées les plus variés. Sensations garanties !

Des fruits peu ou pas connus se déclinent sous des noms chantants, comme aguaje, camu-camu, zapote, taperiba, casho, huito, tumbo, sinamillo, macambo, ungurahui, copoazú, et encore une bonne douzaine d’autres.

Ils cohabitent avec le tabac frais roulé à la main, des tortues dépecées, des pattes de gibier, des steaks de caïmans, des étals de fleurs coupées, des tatous fraichement occis, des escargots gros comme le poing, du miel fermenté, des huiles de palme, des feuilles de bijao servant à la cuisson à l’étouffée, des bananes géantes qui grillent, des noix qui fermentent, des marmites qui frémissent, des piments doux et des alcools forts, et puis des poissons, par dizaines, tous différents et aux noms étranges: suri, dorado, gamitana, akawarasu, etc.

Les plus prisés, avec leur air de poisson préhistorique, sont appelés Carachama, sans oublier les délicieux Doncella et Zungaro de la famille des silures, pouvant atteindre 1m70; leur peau semble peinte par un artiste inspiré. Enfin il y a le Païche, le plus grand des poissons de l’Amazone. Le fleuve nourricier montrait déjà ici toute son opulence.

On devine qu’avec tant d’ingrédients, la cuisine locale est très variée et il me faudrait une page entière pour la décrire.
Les jours à venir me donneront l’occasion de goûter cette richesse culinaire mais pour l’heure, assailli par trop d’odeurs, je me suis replié dans une allée plus calme et plus ombragée. J’étais maintenant dans le marché aux remèdes. D’une échoppe à l’autre, on me hélait pour me vendre quantité de racines, de plantes médicinales, de feuilles et de fleurs séchées, de bouteilles et de fioles contenant de mystérieux liquides, jus, extraits, décoctions et élixirs de végétaux aromatiques, chamaniques et curatifs. Un extraordinaire capharnaüm !

On y proposait l’autre spécialité d’Iquitos: le macérât aphrodisiaque. Toutes sortes de préparations sont proposées avec un œil un peu complice et se déclinent sous des noms cocasses et…évocateurs: Para-Para (debout-debout), RC pour “Rompe calzon” (déchire caleçon), Levante Lazarro (lève-toi Lazarre), et d’autres plus osés encore !

Pour souffler un peu et me rafraîchir, j’ai été boire un délicieux jus de Camu-Camu (se prononce Kamou-Kamou), ce fruit à la fois rafraîchissant, tonique, bourré de vitamines et d’antioxydants !
Il me restait à préparer le matériel pour le départ en jungle du lendemain. Les choses sérieuses allaient commencer !
(A suivre)



3 commentaires pour la note “L’Amazone, le fleuve-aorte - 1”

  1. Très bel hommage à l’océan vert, empreint de poésie, un tableau bariolé de mots justes qui emportent, en une douce glissade, l’esprit le long du fleuve millénaire, ce serpent ocre au zig zag infini et langoureux, cette charpente de vie à laquelle s’accrochent des millions d’émeraudes rutilantes, naines ou géantes, touffues et vivaces, gardiennes de la respiration planétaire. Beau reportage.


  2. As always Daniel, an evocative and poetic text, accompanied by stunning photography.
    ¡Qué suerte tienes de descubrir todo esto’.
    Je t’embrasse
    bruce


  3. Fleuve - aorte,
    rappelle, que l’eau est le sang de notre planète, ses fleuves et rivières en sont les veines.
    Le défi d’aujourd’hui si l’on veut éviter un motif de plus de guerres sur le globe demain.
    La magnifique chevelure amazonienne souffre déjà en de vastes zones de…calvitie. Que restera-t-il quelques implants, postiche, perruques et autres moumoutes?
    Mais qu’on prenne garde de ne le prendre ni d’un ton moralisateur et paternaliste, ni uniquement financier, ni par les armes car ces langages sont précisément ceux qui divisent et rendent si complexe ce qui devrait être d’une évidence première, la communication positive pour le bien général travaillant partout pour cet objectif.
    Sinon nous risquons plus que quelques avatars (selon définition du dictionnaire).
    Et ces photographies superbes destinées à illustrer avec difficulté les trésors qu’a possédé un jour la troisième planète du système solaire avant de ressembler à son satellite le plus proche.
    Plantons, protégeons, gardons propre et vivable.
    Ce que nous jetons de toxique dans les eaux c’est autant de poisons dans nos veines.
    Beau commentaire Francis, beau blogs, et belles enluminures d’un des derniers trouvères: Daniel.
    Chaque photographie est une larme.
    Larme de: tendresse, indignation, tristesse, dépression, d’émerveillement, …poussière dans l’oeil.
    Pour tout dessert, un désert ?
    1976-1979 Why?
    2010…?




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